En hommage à Mohammed Harbi (1933-2026) | Le Club

Mohammed Harbi, né en 1933, est décédé ce 1er janvier 2026. Hommage à une haute et belle figure de la révolution algérienne. Dirigeant de la Fédération de France du FLN pendant la guerre d’indépendance, il fut ensuite l’analyste lucide de sa confiscation par un pouvoir bureaucratique et militaire.

Mohammed Harbi a été un pionnier dans la déconstruction de l’idéologie officielle véhiculée en Algérie sur l’histoire du pays, et la guerre d’indépendance contre la France. Sa critique, souvent très aiguisée, des pratiques du FLN pendant la guerre, de la constitution d’un appareil bureaucratique s’élevant au dessus de la société et « confisquant » les acquis de cette action anticoloniale ne sont pas passées inaperçues.

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Mohammed Harbi en 2012 © J. A.

L’homme, en effet, a été un dirigeant important de la direction de la Fédération de France du FLN entre 1954 et 1958, puis un conseiller influent dans la délégation du GPRA qui a conduit les négociations avec la France, aboutissant à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Mohammed Harbi savait donc de quoi il parlait, de l’intérieur d’un mouvement politique révolutionnaire dont il avait connu tous les rouages et les hommes placés à des postes de responsabilités. Dans les premières années de l’indépendance, avant de subir en 1965 la répression qui suivit le coup d’État de Houari Boumédiène, il fut proche du trotskyste Michel Pablo et des courants autogestionnaires.

Ses premiers livres, dans les années 1970 ont donc été un véritable coup de tonnerre dans le ciel apparemment serein des discours officiels algériens, où « un peuple anonyme et unanime » s’est débarrassé de la présence coloniale française. Dans Aux origines du FLN, paru en 1975, Mohammed Harbi s’est d’abord à attaqué à l’archéologie du nationalisme algérien radical, en mettant en pleine lumière la personnage de Messali Hadj, celui qui avait animé les premières organisations indépendantistes algériennes dès les années 1920-1930, et qui avait été vaincu par le FLN pendant la guerre d’Algérie. Le personnage, a été mis au secret, son nom devenant synonyme de trahison dans l’Algérie indépendante.

Harbi a expliqué les crises du mouvement nationalistes en rapport avec son idéologie populiste, expliqué le rôle de la religion dans la mobilisation politique, au détriment des facteurs de sécularisation, analysé la base sociale de ce mouvement essentiellement « plébéien », c’est-à-dire s’appuyant sur une paysannerie pauvre, déclassée, et une faible élite citadine acculturée. Ce qui donnait cet aspect si composite, hétérogène à ce parti, coupé d’une gauche politique française hostile à cette époque au principe de l’indépendance de l’Algérie.

Mohammed Harbi est allé encore plus loin avec son second ouvrage, Le FLN mirage et réalité, paru en 1980. Racontant l’histoire de la guerre, du côté des Algériens, il a cette fois mis l’accent sur le rôle de la violence dans la construction du FLN et son emprise par la force dans les villes et les campagnes ; raconté la « guerre dans la guerre », c’est-à-dire l’affrontement meurtrier entre le FLN et les militants restés fidèles à Messali Hadj ; et décrit dans le détail toutes les luttes intestines, complots, assassinats et règlements de compte pour la conquête du pouvoir, et après (avec les assassinats de Mohammed Khider en 1967 et Krim Belkacem en 1970).

Ce livre a été un événement considérable dans l’écriture de cette histoire, et ce, dès la fin des années 1970, à un moment où la question algérienne avait disparu des préoccupations des intellectuels français. L’Algérie, devenue indépendante et socialiste, n’intéressait en effet plus grand monde à cette époque. Et il faudra attendre les années 1990 pour que l’histoire de ce pays revienne au premier plan en France, avec la question de l’immigration, de l’Islam en France, et, surtout, la guerre civile algérienne qui éclata à ce moment là. Il a été aussi un antiraciste convaincu, déterminé.

Les livres de Harbi ont été pour moi de véritables « marqueurs », ainsi que pour toute une pour toute une génération d’intellectuels algériens. Grace à lui, se sont développées les écritures de l’histoire des femmes algériennes, en rapport avec les combats citoyens pour l’égalité ; il a insisté sur la nécessité de procéder à la déconstructions des mythes fondateurs de l’histoire algérienne, pour parvenir à une « sécularisation » de l’histoire de ce pays.

Dans un colloque qui s’est déroulé à Oran, en hommage à ses travaux, en 2008, j’ai expliqué en quoi le travail le travail de M. Harbi m’avait ouvert la voie dans l’écriture d’une biographie de Messali Hadj dans les années 1970. D’autres intervenants ont souligné comment les analyses de M. Harbi avaient servi à comprendre les crises actuelles en Algérie, toujours en quête de légitimité historique. La tenue de ce colloque autour de Mohammed Harbi, dont les livres ont été interdits pendant plus de vingt ans en Algérie, avait été évidemment un événement considérable.

Et s’il reste bien aujourd’hui du chemin à faire dans ce pays dans le domaine de l’histoire, il n’en demeure pas moins que les choses ont avancé grâce à Mohammed Harbi. Il a été un éveilleur irremplaçable dans la connaissance de l’histoire de l’Algérie contemporaine.

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