De la désinformation au Congrès américain sur la question du Sahara Occidental

Congrès
Le débat au sein du Congrès américain sur le Sahara Occidental est dépourvu de vérification institutionnelle. D. R.

Une contribution de Mohamed Elbaikam – Les efforts récents d’un nombre limité de voix au sein du Congrès américain pour reformuler la question du Sahara Occidental à travers un prisme sécuritaire étroit soulèvent des interrogations qui dépassent la nature même du différend et touchent au cœur du débat démocratique au sein de l’une des institutions législatives les plus établies au monde. Lorsque des accusations graves sont avancées sans fondement institutionnel crédible, le problème ne réside pas seulement dans le contenu des affirmations, mais dans leur impact direct sur la qualité de la prise de décision stratégique des Etats-Unis et sur la crédibilité du débat public.

Suggérer un lien entre le Front Polisario et des axes régionaux, ou le présenter comme une menace potentielle pour les intérêts sécuritaires américains, sans preuves issues de renseignements accessibles au public ni rapports émanant d’institutions compétentes, fait basculer la discussion dans le domaine de la désinformation plutôt que dans celui d’une analyse rigoureuse. Le danger ne provient pas d’un désaccord politique légitime, mais du fait de transformer une institution législative centrale en canal de diffusion de récits préfabriqués servant des intérêts convergents à court terme, au détriment des faits et du droit international.

D’un point de vue analytique, cette approche produit deux conséquences négatives évidentes. Premièrement, elle induit en erreur le public américain et les décideurs politiques en ancrant des récits non vérifiés dans un espace censé être régi par la précision, la responsabilité et des standards probatoires élevés. Deuxièmement, elle contribue à la «sécuritisation» d’un différend que les Nations unies continuent de qualifier de processus de décolonisation inachevé – un processus relevant du droit international plutôt que des cadres de lutte contre le terrorisme.

Cette dérive vers la désinformation apparaît particulièrement dans les déclarations de certains membres du Congrès, dont Joe Wilson, dont les caractérisations publiques du Front Polisario oscillent entre des accusations mutuellement exclusives. A certains moments, le mouvement est présenté comme un vestige marxiste ou communiste ; à d’autres, comme une organisation djihadiste alignée sur l’Iran et le Hezbollah. Ces affirmations ne peuvent logiquement coexister. Leur alternance ne reflète pas une rigueur analytique, mais la reprise de récits issus de lobbies, qui varient au gré des modes politiques plutôt que des éléments de preuve. De telles contradictions sapent le sérieux du débat au Congrès et montrent avec quelle facilité une tribune législative peut être transformée en vecteur de propagande non vérifiée. Le privilège de siéger au Congrès américain implique la responsabilité de préserver la cohérence factuelle et la crédibilité institutionnelle – des responsabilités qui s’érodent lorsque des accusations manifestement fausses ou non étayées sont répétées en l’absence de renseignements corroborants ou d’évaluations faisant autorité.

Dans ce contexte, il est essentiel de rappeler que la revendication fondamentale sahraouie n’a jamais été militaire ni idéologique. Elle a toujours été, et demeure, une demande simple et claire : l’application du droit international à travers un exercice démocratique unique – un seul jour – durant lequel le peuple sahraoui serait autorisé à choisir librement et à déterminer son avenir politique. Cette revendication n’a rien d’exceptionnel dans le système international ; elle constitue le mécanisme standard par lequel les processus de décolonisation ont été menés à terme dans des dizaines de cas à travers le monde.

À côté de cette dimension juridique, il existe un aspect culturel et politique souvent négligé dans les lectures superficielles centrées sur la sécurité. Le peuple sahraoui, façonné par une longue expérience historique, comprend la signification de l’enlisement dans des conflits régionaux et est pleinement conscient des lourds coûts humains et politiques supportés par les sociétés lorsque des causes justes sont transformées en instruments au service des guerres d’autrui. Pour cette raison, les Sahraouis se sont constamment abstenus d’entrer dans des alliances militaires ou des blocs régionaux susceptibles d’entraîner leur cause dans des confrontations par procuration.

Cette retenue collective n’est pas un signe de faiblesse, mais un choix stratégique. Éviter l’enchevêtrement dans des réseaux de conflits transfrontaliers reflète une volonté délibérée de préserver le caractère juridique et politique de la lutte sahraouie, et de la protéger des retombées qui ont si souvent détruit des causes légitimes une fois absorbées par des rivalités de puissance régionales.

Inversement, la culture politique et sociale sahraouie s’est longtemps caractérisée par une ouverture envers les autres peuples et États, ainsi que par une disposition à s’engager de manière constructive dans la recherche d’une solution durable tenant compte de la stabilité régionale et des intérêts internationaux légitimes. Cette dimension devient de plus en plus pertinente dans le contexte des recompositions géopolitiques actuelles, notamment à mesure que la demande mondiale augmente pour les minerais critiques essentiels aux chaînes d’approvisionnement des énergies renouvelables et aux technologies avancées.

Toutefois, aucune approche rationnelle de ces ressources ne peut être durable ni éthique si elle contourne le peuple sahraoui lui-même. Le droit international est sans ambiguïté sur ce point : il ne peut y avoir de légitimité durable pour l’exploitation économique dans un territoire non autonome sans le consentement de son peuple. Toute approche qui ignore ce principe – après des décennies de patience et de résilience face à une réalité politique imposée par un pouvoir centralisé à Rabat, soutenu diplomatiquement par Paris et renforcé par un réalignement politique renouvelé de Madrid – ne produira pas de stabilité, mais accumulera plutôt les conditions de tensions et d’incertitudes futures.

Le débat au sein du Congrès américain sur le Sahara Occidental est à la fois légitime et nécessaire. Ce qui en affaiblit la valeur, cependant, c’est le fait de le laisser dériver vers des récits sécuritaires préformatés dépourvus de vérification institutionnelle et présentés au public américain comme des faits établis. La force historique du Congrès repose sur une délibération fondée sur des preuves, et non sur la circulation d’affirmations non examinées.

Une institution législative de cette importance serait mieux servie en renforçant une approche fondée sur des auditions équilibrées, le recours aux évaluations du Congressional Research Service et un soutien constant au processus dirigé par les Nations unies comme seul cadre juridique capable de produire une issue durable.

En définitive, la question n’est pas de savoir si le Congrès a le droit de débattre du Sahara Occidental – il l’a incontestablement – mais si la désinformation au sein d’une institution de cette stature démocratique sert réellement les intérêts stratégiques de long terme de Washington. Une approche fondée sur les faits, le droit international et le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes demeure la seule voie susceptible de favoriser la stabilité régionale, de préserver la crédibilité des Etats-Unis et de protéger l’intégrité du Congrès en tant que forum de délibération démocratique éclairée plutôt que comme véhicule de propagande recyclée.

M. E.

Militant et écrivain sahraoui indépendant spécialisé dans la question du Sahara Occidental

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